Les Fleurs du Mal, ou l’essence même de la maçonnerie

En 1857, paraissent Les Fleurs du Mal, une œuvre vénéneuse, dans laquelle Baudelaire exprime sa mélancolie, qu’il appelle le Spleen, sentiment rarement dissipé par la joie foudroyante de l’Idéal. Mais on a souvent tort de limiter la lecture des Fleurs du Mal aux sentiments contrastés du poète maudit. En effet, Les Fleurs sont essentiellement une œuvre maçonnique. Chaque poème, qu’il soit lyrique ou tragique est un édifice maçonnique, dans lequel le poète sème des indices. Cela commence dès la dédicace, adressée à son « très cher et très vénéré Maître et ami, Théophile Gautier ». Dans la Préface , intitulée « Au Lecteur », le poète fait un constat très sombre de la condition humaine et il termine son poème par ces mots: « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! ». Dès lors, le lecteur devient le « frère » du poète, tandis que la femme en devient « la sœur ». On comprend mieux pourquoi le Procureur Pinard, qui n’était sans doute pas maçon, et qui était chargé du procès de Baudelaire pour « outrage aux bonnes mœurs et à la morale publique » n’a pas saisi la subtilité, accusant injustement le poète d’incitation à l’inceste ! Dans « A celle qui est trop gaie », dédiée à Mme Sabatier, sa muse et sa maîtresse, l’artiste souhaite lui « infuser (s)on venin, Ma sœur ! ».
Mais trêve de références sexuelles, les Fleurs du Mal expriment l’essence même et la profondeur de la maçonnerie. Il suffit de lire le début de « Correspondances » pour s’en rendre compte : « la Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles / L’homme y passe à travers des forêts de symboles »… Et comment ne pas être habité par « La Vie Antérieure », poème mystique et solaire: « J’ai longtemps habité sous de vastes portiques {…}Dont l’unique soin était d’approfondir / le secret douloureux qui me faisait languir ». Qu’il s’adresse à Marie Daubrun, sa muse ultime, en ces termes : « Mon enfant, ma sœur », rêvant « d’ordre et de beauté » ou qu’il évoque « la douce Nuit qui marche / Comme un long linceul traînant à l’Orient », dans « Recueillement », Baudelaire demeure notre frère éternel, résidant au firmament du temple qu’il a créé.

Isabelle Chibatte