Pour parler de ce « noble sentiment », personne de mieux informé que le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui, à travers sa tragique expérience dans l’enfance, nous montre grâce à son concept de résilience, comment nous pouvons conquérir la force de penser par nous-même et qui vient de publier chez Odile Jacob un ouvrage intitulé : « Le laboureur et les mangeurs de vent – Liberté intérieure et confortable servitude ».
Quand nous fréquentons l’œuvre de Boris Cyrulnik, comme un leitmotiv, apparaît la triviale question permanente déclinée au fil des pages : « Comment se fait-il que de petits voyous en chemise brune voulaient me faire la peau moi, qui à 7 ans, ne leur avais rien fait ? » et de ne trouver aucune réponse satisfaisante à cela, d’être confronté à l’image du mal absolu, de la confrontation de la destruction du visage de l’autre, dont nous parlent Emmanuel Lévinas ou Paul Ricœur. Nous comprenons comment naît une vocation de psychiatre ! Toujours à la recherche de l’explication du désir de faire disparaître l’autre, au-delà du pathologique même, l’auteur nous fait entrevoir une perspective passionnante : conserver un semblant d’éthique nécessite absolument de penser par soi-même, donc d’être en danger : ces « laboureurs » s’opposant à la très grande majorité des « Mangeurs de vent », ceux qui se conforment au pire discours ambiant, jusqu’à l’aveuglement, le crime ou le génocide. Souvent les hommes ont besoin d’appartenir à un groupe, comme un besoin de régression dans le maternel et ils sont prêts à n’importe quelle forme d’embrigadement afin de conserver l’affection et la chaleur de la « bande ». En oubliant que hurler avec les loups conduit rapidement à être reconnu comme un membre de la horde. Les études réalisées après la seconde guerre mondiale par des psychiatres sur d’anciens membres du parti national-socialiste révélèrent que la grande majorité ne relevaient pas de la psychiatrie mais étaient dans ce qui pourrait s’apparenter à la « normalité ». Constat terrible ! Penser par soi-même, c’est souvent courir le risque de la solitude, voire du rejet ou de la persécution : de grands philosophes, comme Spinoza, en firent la cruelle expérience, mais obtinrent en échange une formidable liberté de pensée. Bien entendu cet ouvrage nous interpelle car dans notre culture nous sommes du côté des « laboureurs », de ceux qui, humblement veulent laisser un sillon dans l’histoire, où peuvent naître des moissons nouvelles, tout en nous opposant aux hurlements des mangeurs de vent. L’épée et la truelle !
Mais, nous sentons, au-delà de l’angle d’éclairage que Boris Cyrulnik veut nous donner, qu’il évite la question de fond de Freud, qu’il connaît bien, sur la nature même de l’homme : ne serait-il pas, par nature, un être destructeur et narcissique par excellence. Et surtout mettre de côté la réponse au pasteur Pfister qui lui disait qu’il était un humaniste et auquel Freud répondit le 9 octobre 1918 : « L’éthique m’est étrangère et vous êtes un pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de telle ou telle doctrine – ou d’aucune »
Pas joli joli tout ça !
Michel BARON