Edito de mai 2019

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Nous sommes temps.

Nous sommes la fameuse parabole d’Héraclite l’Obscur,

nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,

l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.

Nous sommes fleuves et nous sommes les yeux

du grec qui vient dans le fleuve se voir.

Son reflet change en ce changeant miroir,

dans le cristal changeant comme le feu.

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,

droit vers sa mer.

L’ombre l’a enlacé.

Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.

Et cependant quelque chose tient bon.

Et cependant quelque chose gémit.

Jorge Luis Borges

Dans le Ménon, célèbre dialogue de Platon, Socrate fait répondre un jeune esclave sur le côté du carré et sur la diagonale, lui enseignant ainsi qu’il sait ce qu’il croit ignorer et que, sous réserve qu’il accepte de douter, il reconnaîtra la vérité en lui-même.

Selon la légende, l’ancien esclave Esope multipliera les astuces, stratagèmes et bons mots pour s’affranchir, parabole de la lutte des dominés contre les puissants.

Le mouvement des « Gilets Jaunes », et les nombreux débats qu’il suscite ou provoque, laissent percer chez certains commentateurs des interrogations sur l’aptitude de notre organisation institutionnelle à prendre en compte les aspirations de l’ensemble des citoyennes et citoyens.

Vivons-nous un nouveau moment dans la longue histoire, parfois subtile et délicate, des relations entre République et démocratie ?

Selon certains, ces concepts se rejoignent, voire se recoupent.

Pourtant, la notion de République est-elle-même régulièrement tiraillée entre :

  • d’une part, la vision d’une République entendue du seul point de vue du mode de gouvernement – c’est-à-dire par élection et représentation, comme le concevait Sieyès ;
  • d’autre part, une « res-publica » – c’est-à-dire une société de femmes et d’hommes libres dans un Etat régi par des lois, comme le prônait Condorcet, dans une vision universaliste.

Les conséquences constitutionnelles de cette opposition ne sont pas minces, la première ligne étant susceptible de mener au Directoire, quand la seconde préfigure 1848.

Le retour, durant ces derniers mois, de l’utopie de la démocratie directe fait ainsi écho à des tentatives, particulièrement en 1791, de mettre en place une « République démocratique », qui éprouverait la notion un peu théorique de la représentation, dans un processus d’interaction et de réflexion entre le législateur et les citoyens.

La démocratie, quant à elle, porte des aspects à la fois juridiques et philosophiques.

Juridiques car, selon une formule déjà ancienne, la démocratie n’est pas le règne du nombre, mais le règne du droit.

Philosophiques, aussi, car la démocratie s’inscrit, au fond, dans cet « effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir », selon la formule d’Alain.

L’erreur qui peut nous guetter serait sans doute de croire que la démocratie aurait pour objet de mettre en place un quelconque consensus.

A l’instar d’une société traditionnelle que nous affectionnons particulièrement, la démocratie préserve la part ingouvernable de chacun – qui ne demeure ainsi que sa seule autorité – tout en réglant harmonieusement, ou à tout le moins paisiblement, les conflits.

Sans cela, ne sommes-nous pas condamnés à être des pailles au vent, tels ces soldats à qui Napoléon proposait l’impossible et comme récompense la mort ?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est bien l’attachement aux idées d’Esope et de Socrate qui nous donne la boussole pour s’engager et s’impliquer dans ce monde bouillonnant, effervescent et parfois incandescent.

L’Océan est grand, mais nous devons naviguer.

« A ta lampe, peuple, et garde-la du vent » (Alain).

Edouard Habrant, le 15 mai 2019