La plume

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Comme chaque matin je prends mon petit déjeuner seul avec moi-même, assis face à la fenêtre qui éclaire la pièce et laisse entrevoir le monde du dehors.

Petite lucarne sur la Cité et le bouillonnement du monde…

Après le repos de l’esprit durant le sommeil et parfois peuplé de rêves qui ouvrent la porte de notre inconscient, je me remets à penser doucement.

Je me parle. Bouche close.

Car si nous parlons aux autres, nous nous parlons aussi à nous-mêmes. Ainsi dans ce dialogue intérieur où la parole est muette, nous sommes en même temps l’orateur et l’auditoire. Il y a d’abord la pensée, ensuite la parole, puis pour finir, la communication  mais qui peut en déformer la teneur.

La parole est donc un intermédiaire entre moi et moi, moi et le monde, le monde et moi. Elle circule. C’est sa seule finalité.

Cette parole pilier de notre tradition orale en Franc Maçonnerie.

Cette parole où chaque mot, chaque silence, prennent tant d’importance.

Cette parole qui nous lie aux autres et qui implique de les écouter.

Parole qui crée et qui nomme.

Parole tenue qui élève ou parole bafouée qui avilit.

Parole qui épanouit, mais parole qui détruit et qui peut tuer.

Je suis là dans mes réflexions et je vois passer devant la fenêtre, une petite plume qui virevolte au gré du vent. En m’approchant je lui trouve des petites sœurs qui l’accompagnent à distance dans sa chute. Toutes avec des trajectoires différentes.

Après enquête je finis par en connaître l’origine :

« C’est l’histoire d’un homme qui découvre qu’une personne de sa connaissance entre régulièrement dans un magasin, remplit son panier et sort sans payer. Outré, il fait courir le bruit que cette personne est malhonnête.

Notre homme continue à suivre régulièrement le coupable, ou présumé comme il est dit maintenant car le doute persiste, mais en précisant toutefois le patronyme.

Stupeur ! En fait le mauvais payeur règle simplement toute sa note une fois par mois. L’homme vient donc s’en excuser humblement et demande comment réparer sa faute.

« Va au sommet d’une grande tour et vide le contenu d’un oreiller afin que les plumes s’éparpillent sur la ville entière. Ensuite, va toutes les ramasser »

Après quelque temps il revient et avoue son échec « impossible de retrouver toutes les plumes, tant elles sont dispersées. »

« Tu vois, il en est de même de tes mauvaises paroles. »

Belle histoire et tellement vraie en tout temps, en tout lieu.

La rumeur, cousine de la calomnie et de la délation, semble promise à un bel avenir dans nos sociétés évoluées. Elle n’est pas seulement réservée à l’Histoire. On empoisonne encore les puits, on lit encore le protocole des sages de Sion. La théorie du complot a encore de beaux jours devant elle.

Cette parole qui enfle et ravage tout sur son passage, détruit des vies, des honneurs.

Irréversible car le doute subsiste «  pas de fumée sans feux » dit-on.

A quoi bon les démentis quand tout est parti ! Trop tard. Seul le premier mot compte, le mal est fait, impitoyable.

Beau véhicule de la médisance et souvent détourné de sa belle mission d’information et de protection des droits de l’Homme, les médias, l’internet.

Il faut inonder le marché, consommer, vite, sans vérifier la source, être le premier, fouiller dans les poubelles.

Et parfois, même involontairement, créer l’événement au risque d’entraîner des conséquences catastrophiques.

Heureusement tout n’est pas aussi sombre et les journalistes font un réel travail, parfois au péril de leur vie. Mais qu’il est difficile de prendre du recul et de la hauteur.

 

« La parole vole comme un oiseau, jaillit comme une flamme, elle est présence, instantanéité, fulgurance, elle persuade et elle agit, elle convainc ou suscite la contradiction, l’éveil et le dialogue. »

                 Guy Lecourt le  17 Mars 2017