Edito de juillet 2019

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« Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix, pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues et des attentes embusquées.
Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure ; mais une sorte de repos dans l’absence, une vacance bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre. »

Paul Valéry.  Le bilan de l’intelligence (1935) in Variété,
Oeuvres.

  

 

De qui ou de quoi prenons-nous congé lorsque nous partons en vacances ?

Du temps qui fuit et qui fait que les choses se ressemblent beaucoup, quand on ne cesse de les voir en courant ?

Des agitations et tracas du quotidien, qui nous arriment, nous entravent, et nous accablent dans un tumulte incessant ?

De nous-mêmes, comme le laisse bien voir Sénèque à Sérénus, fustigeant l’agitation et le divertissement permanents qui nous empêchent si souvent d’être à la hauteur de nos désirs les plus profonds ?

D’un monde affecté de transformations majeures dont nous ne parvenons pas à mesurer l’ampleur ?

C’est sans doute un profond paradoxe que la disponibilité, la présence à soi, aux autres et au monde impliquent au préalable une forme de vacuité.

Une parenthèse – parfois enchantée, mais pas toujours – permettant à la conscience de poursuivre son chemin en creusant de nouveaux sillons, en établissant de nouvelles séries de relations.

Un passage d’un état à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un monde à l’autre.

Un voyage esthétique, en ayant à l’esprit que le beau est partout mais qu’il est si difficile pour la mémoire de le garder fidèlement.

Ainsi, les vacances ne se présenteraient plus comme une fuite, dont les stoïciens nous ont enseigné l’inanité, mais comme la respiration de la conscience, condition préalable à la réalisation des tâches qui nous incombent, et avant toute chose « empêcher que le monde ne se défasse », selon la belle expression de Camus.

En France, les compromis de 1945 entre capital et travail sont frappés de caducité depuis un long moment, et un peu partout sur la planète l’articulation entre sphère globale et communautés locales et nationales n’en finit pas de se délier.

Quelques jours après le début de l’été, la photo des corps d’Oscar Alberto Martinez et de sa petite fille Angie Valeria flottant sur la rive mexicaine du Rio Grande nous a renvoyés près de 4 années en arrière à celle du petit Alan gisant sur une plage turque.

A travers ces images éprouvantes, c’est toute l’humanité qui nous regarde dans les yeux, pour paraphraser Lévinas.

L’avènement d’un nouveau monde, qui semble inexorable, n’exclut pas – bien au contraire – la quête d’une société plus juste, plus solidaire, valorisant le bien commun.

Cette quête et ce combat ne prennent pas de vacances, même si celles et ceux qui les portent doivent parfois se régénérer.

Rassurons-nous cependant : il n’est pas nécessaire de ressusciter le passé pour inventer l’avenir.

Tout change et tout passe, regrettait le Poète.

Il m’arrive parfois d’y voir la victoire de l’espoir sur la mélancolie.

 

Edouard Habrant

18 juillet 2019